a
HomePolitiqueCrise politique au Cameroun: voici pourquoi l’église catholique est prise au piège

Crise politique au Cameroun: voici pourquoi l’église catholique est prise au piège

Crise politique au Cameroun: voici pourquoi l’église catholique est prise au piège

Crise politique au Cameroun: voici pourquoi l’église catholique est prise au piège

Depuis le début de la crise postélectorale, l’influente église catholique est muette. Elle est taciturne. Un peu trop d’ailleurs, surtout au regard de la détérioration du climat politique et sécuritaire. Que couve ce silence ? Qu’est-ce qui peut bien expliquer cette frilosité pastorale, cette pusillanimité politique? Qu’on soit d’accord ou pas avec les revendications de Maurice Kamto et Cie, le silence de l’église devant les graves atteintes aux libertés civiles et politiques a de quoi laisser pantois.

Ayant fréquenté les milieux catholiques, je sais que l’église n’a pas l’habitude d’agir ou de réagir au gré des éphémérides de l’actualité. On s’entendra également pour dire que la précipitation est toujours mère de l’erreur. Mais devant la violence politique et sociale dont est porteur ce régime, on est d’ores et déjà en droit de se demander si l’église attend qu’il y ait guerre civile pour lancer un appel au calme et organiser une messe à la mémoire des disparu.e.s. Travaille-t-elle en sourdine pour résoudre cette crise ? J’ose espérer. Car, tout comme certaines prises de parole valent mieux que d’autres, certains silences sont plus coupables que d’autres. Autrement dit, devant l’infâme, le silence d’une autorité morale a fiori celui de l’église n’est pas seulement critiquable, il est moralement criminel.

J’entends déjà dire :« Wowo le Cameroun est un État laïque. Les prélats doivent s’occuper de leurs chapelles et presbytères ». Qu’il me soit permis de rappeler à celles et ceux qui s’étonneraient de voir un évêque « outrepasser » les limites de son ministère et se mêler à des réalités qui n’auraient apparemment rien d’ecclésiastique que, c’est la même église qui par la voix très autorisée de Mgr Kléda a très tôt mis en doute la sincérité des résultats de l’élection présidentielle (Cf. Conférence de presse en octobre 2018).

Qu’il me soit également permis de souligner que l’Église à une mission prophétique. Ce qui implique un engagement social, lequel a d’ailleurs été inauguré le 15 mai 1891 par le billet de l’encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII. Hormis ce texte inaugural, l’église a également publié des documents importants touchant les problèmes politiques, économiques et sociaux. Que l’on pense par exemple à la constitution Gaudium et Spes (§4) dans lequel le concile Vatican II souligne que : « L’Église en vertu de l’Évangile qui lui a été confié proclame les droits de l’homme, reconnaît et tient en grande estime le dynamisme de notre temps qui, partout, donne un nouvel élan à ces droits ». En 1974, le synode des évêques prendra une position tout aussi nette : « L’église dit-il alors, croit très fermement que la promotion des droits de l’homme est une requête de l’Évangile et qu’elle doit occuper une place centrale dans son ministère. Elle entend manifester respect et souci des droits de l’Homme à l’intérieur d’elle-même ». 5 ans plus tard, dans l’encyclique Redemptor Hominis, le pape Jean Paul II déclare en substance que le respect des droits humains est un juge de la valeur d’un régime politique. Chaque fois que s’instaure un régime totalitaire, chaque fois qu’« un parti s’identifie à l’État » poursuit-il, les droits humains cessent d’être premiers pour être subordonnés à l’idéologie et au pouvoir politiques. Ce qui est contraire à leur nature. Je rappellerai enfin ces paroles de Mgr Ndongmo adressées en 1963 à tous ceux et celles qui voulaient confiner les prélats au presbytère: « L’État croit que nous devons prêcher un christianisme désincarné, parler du ciel, des anges, sans toucher les réalités vitales de chaque jour. Or l’évangile du Christ n’est pas une théorie, mais une vie. Il s’insère dans toute la vie de l’homme engagé dans la famille, la politique, la profession et le syndicat ».

En réalité, l’église pourrait dans le contexte actuel user de son autorité morale et de son influence pour peser davantage sur le cours des évènements. Hélas, à l’image du pays, l’institution est traversée par la coquetterie des vanités, les boursouflures de l’orgueil, les stratégies de positionnements, la séduction des richesses, les guerres intestines, les luttes de pouvoir, le tribalisme, la corruption, etc. La proximité de certains princes de l’église avec le pouvoir en place la condamne a priori au silence sinon à des déclarations fades, vagues et vaseuses. Dépendante en partie du financement souterrain du parti-État, elle ne dénoncera que timidement la mal-gouvernance dont la figure tutélaire n’est personne d’autre que Biya.

Quand on y pense, tout ceci n’a rien de nouveau. En relisant Main basse sur le Cameroun on se rend vite compte que le silence ecclésiastique sous fond de trahison du peuple a souvent caractérisé l’église. Mongo Béti en 1972 montrait déjà que loin d’être une institution nationale, l’église catholique prend souvent la figure d’« une organisation aliénée, qui n’a pas fait sa révolution, et que continuent d’endormir une platitude et une bonne conscience héritées de la colonisation. Vénération des autorités établies, déférence envers les puissants et les riches, insensibilité à la détresse des foules ignorantes et démunies, collaboration ostentatoire avec un régime qui se maintient par l’effusion de sang ininterrompue, telles sont dit-il alors quelques-unes des tares dont souffre l’Église camerounaise ».

Certains me diront que l’Église n’est pas que ça. En effet. Rassurez-vous. Je n’aurais pas la facilité coupable de me servir de cet épitomé pour jeter le bébé avec l’eau du bain. Pour avoir étudié la pensée de l’éminent théologien Karl Rahner, je sais que l’Église est bien plus que les misères de l’institution, c’est-à-dire sa hiérarchie. Je sais qu’« il faut distinguer l’Église de son appareil officiel, et se garder d’identifier a priori la portée de l’action l’Église et celle de ses représentants officiels ». Je sais en outre que l’œuvre sociale de l’Église au Cameroun est inversement proportionnelle aux misères humaines que peuvent de temps en temps cacher la longue robe des clercs. Il existe des prêtres sans soutanes et des soutanes sans prêtres.

Je sais enfin que l’église n’est pas une entité homogène et ne le sera jamais. L’histoire nous enseigne d’ailleurs qu’il y avait une rivalité marquée entre Mgr Ndongmo et Mgr Jean Zoa. Les deux se situaient aux antipodes dans leurs rapports respectifs au pouvoir d’Ahidjo. Aujourd’hui encore, il existe de nombreuses lignes de fractures entre certains évêchés et provinces ecclésiastiques. Autant dire que la figure réductrice du prêtre corrompu et aplaventri devant les vanités et les puissants de ce monde n’est pas l’apanage de tous.

Dans son immense Somme théologique publiée en 1485, St-Thomas d’Aquin suggérait déjà la possibilité de désobéir aux lois injustes de la cité. Certains prêtres n’hésitent d’ailleurs pas à dénoncer ouvertement les dérives antidémocratiques auxquelles on assiste aujourd’hui. Pensons par exemple au jésuite Ludovic Lado. Beaucoup d’autres le font sans doute sous carpe. Mais ce n’est pas suffisant. Même en l’absence d’une position ecclésiale commune, les prêtres et surtout les membres du clergé doivent en leur âme et conscience dénoncer continuellement la mal gouvernance et la répression politique qui sévissent actuellement au Cameroun. On comprend que le climat de terreur sur fond de guerre psychologique instigué par le régime peut avoir pour effet de refroidir les ardeurs pastorales. Mais faut-il rappeler que la tartufferie et la couardise de la hiérarchie du diocèse de Bafoussam n’avaient pas dissuadé les prêtres de base de publier en 1970 une réplique collective à l’arrestation de Mgr Ndongmo ?Faut-il rappeler que certains prêtres ont même payé de leur vie (E. Mveng) tandis d’autres ont été condamnés à l’exil (J-M Ela)?

La vie chrétienne, dont l’Église est la dispensatrice, n’est pas une partie de plaisance, un voyage au pays des bisounours loin de la vie réelle, dans le suave sanctuaire d’un paradis terrestre ou dans un oasis de jouissance soustraite à l’emprise de l’apprêté et de la grisaille. Non, le quotidien des camerounais.es est fait d’injustices sociales et de répression politique. Si l’église ne veut pas que l’histoire retienne qu’elle n’a pas été aux côtés du peuple quand il se battait pour sa libération, elle doit sortir de ce silence renfrogné dans lequel elle s’est confinée. En voulant ignorer l’actualité qui agite le Cameroun, en laissant le régime prospérer dans l’injustice, l’arbitraire et la terreur, elle n’évite sa responsabilité. Elle pêche par omission. Le triptyque Voir-juger-AGIR ne vaut pas seulement pas les fidèles. Il concerne aussi les clercs. Ne rien faire, c’est laisser faire. L’histoire jugera.

Journaliste: Christian Djoko/camerounweb.com

Source: cameroon-news.net

Share With:
Rate This Article

Site d'actualité camerounaise. Actualité camerounaise, africaine et internationale.

[email protected]

No Comments

Leave A Comment